( 19 mai, 2012 )

LE SUPPORTER DU PARTI SOCIALISTE

L’électeur de gauche s’est émancipé de l’histoire du grand récit socialiste pour n’en retenir que le mythe,  avec sans doute les éléments hérités et conservés au cours de l’histoire individuelle, tels que  le caractère social et la  dimension humaine attribués au socialisme. Les individus s’accordent pour le plus grand nombre  sur les fondamentaux  du  Parti Socialiste, dans ce qu’il fut, en regrettant parfois sa direction sociale-démocrate d’aujourd’hui. Cette politique est acceptée selon les uns, et condamnée par les autres qui la jugent trop proche des politiques économiques libérales. Mais il faut considérer la relation de l’individu au parti socialiste selon d’autres critères, autres  que celui qui relève de l’orientation économique récente du « grand parti de gauche ».

La socialisation et l’éloignement politique au parti socialiste

La relation entre l’individu et le parti socialiste est donc à apprécier dans une dialectique qui rapproche dans certaines situations ou qui éloigne selon d’autres considérations. Cet « aller et retour » entre l’adhésion et le rejet est  la conséquence d’une socialisation qui place l’individu dans une sensibilité politique de gauche. Mais celle-ci est remise en cause par l’expérience vécue, et l’émergence  de convictions nouvelles. Ainsi la socialisation n’assure pas la fidélité totale, même si elle laisse présente dans l’imaginaire de l’individu, l’exclusivité « humaniste » héritée de l’histoire socialiste.

Ainsi, la « prise de distance » n’est pas sans manifester un retour à l’adhésion au parti socialiste, lorsque l’individu voit dans la vie politique se confronter deux perspectives, dont l’une porte un espoir de la préservation sociale et humaine, et une autre qualifiée d’individualiste, et redoutée par l’électeur. La  sensibilité « sociale » reste fondamentale et propre au socialisme. Elle  constitue alors, lorsque l’électeur  voit s’éroder les frontières entre les deux grands partis, le critère persistant de distinction et dont il est possible d’imaginer la reproduction ad infinitum. Celle-ci  le sera très probablement au regard des multiples sphères de vie fréquentées par l’individu, et qui constituent un système d’ancrage politique. (Voir conclusions pages 40 et 48). Si ce dernier n’assure pas une adhésion totale au parti socialiste, il entretient néanmoins un certain credo social de gauche.

Il faut par ailleurs apprécier la relation au parti socialiste à travers la classe sociale à laquelle l’individu appartient. Rappelons que celle-ci a constitué un élément essentiel de la réflexion présente.

Les classes sociales et l’orientation politique

Il convient de rappeler ici l’élément axial de la problématique exposé en introduction et qui laissait penser à « la fin de l’identification partisane ». Les résultats décrits plus haut, et complétés par ceux de l’enquête IFOP[1], montrent une rupture de la relation entre les ouvriers  et le parti socialiste. Mais celle-ci  n’est que le versant affaiblit d’une congruence entre la classe sociale et le parti dominant de gauche. Il est en effet possible d’observer une relation entre la catégorie sociale et le parti socialiste qui se substitue à celle qui a pu exister, même partielle, entre le parti et les ouvriers. Cette relation concerne les individus appartenant aux classes sociales des professions intermédiaires, professions libérale, cadres (Voir tableau 3 page 30 et annexe page 98). Si l’identification partisane comme élément de préférence politique ne peut être invalidée, il faut néanmoins noter  son renouvellement.

Le phénomène qui est apparu dans les élections précédentes, celui de l’érosion du vote de classe, se confirme donc[2]. Il exprime ainsi la recomposition de  la base électorale du Parti Socialiste, en même temps qu’il fait exister un facteur différent, pour ne pas dire nouveau, de sensibilité politique chez l’électeur.

Les résultats qui portent sur le positionnement politique selon les thèmes (économique, social et culturel) précisent en effet la relation établit entre la classe sociale et l’adhésion au parti politique  par le facteur culturel (Voir tableaux 8 et 10 pages 35 et 37).

Le diplôme scolaire évoqué comme une probable expression de la  « composante culturelle », constitue manifestement une variable  déterminante de la préférence pour le  parti socialiste (voir le tableau du profil des électeurs du parti socialiste et celui du Front de gauche par niveau d’étude page 23). Il ne permet pas toutefois d’en constituer un facteur exclusif de sensibilité aux thèmes culturels et par conséquent aux thèmes économiques ou sociaux (Voir tableau page 39). L’expérience vécue par les individus semble produire plus de conséquences  dans la proximité ou l’éloignement à l’un ou l’autre de ces pôles (économique, social ou culturel), que ne semble le faire le diplôme dans son niveau ou dans la discipline étudiée.

Les  valeurs constituantes de la culture doivent donc, en  même temps qu’elles complètent la catégorie sociale comme déterminant du choix politique, être corrigées par l’expérience sociale et professionnelle de chaque individu. Le poids du secteur (marchand ou non marchand) occupé par l’individu, et qui s’exerce sur son orientation politique avec ses motivations économiques, sociales ou culturelles, participe d’un probable déterminant de la « préférence » politique. (Voir tableaux 3 et 3.1  page 30).

L’acteur et le spectateur

Le poids du secteur marchand comme résurgence du conflit historique de classe[3]  se justifierait au regard des rapports sociaux qui existent dans le secteur marchand, et pouvant  se distinguer de ceux que l’on peut rencontrer dans le secteur non marchand. cette prise en compte du caractère économique de la profession de l’individu, replacerait alors  ce dernier dans un antagonisme de classe, le renvoyant au sujet social décrit par Michel Wieviorka[4]. Un sujet plus attentif à la dimension économique, liée à la position technique et sociale qu’il occupe dans le cadre de son activité professionnelle. A ce titre, l’entreprise est un lieu dans lequel la production et ses coûts, la valeur ajoutée, la compétition et la compétitivité prennent du relief certainement plus qu’ailleurs.

Le sentiment d’injustice, comme conséquence de la situation précédente, produit alors une expression différente de ce qu’elle qui peut exister dans le secteur non marchand. L’individu du secteur marchand (quel que soit le statut qu’il occupe, employé, ouvrier ou chef d’entreprise) est  un « acteur », au sens qu’il est possible de le considérer en  prise directe avec la symbolique  antagoniste de classes et  ses expressions revendicatives, en particulier le partage de la richesse économique. L’individu du secteur non marchand, et précisément celui du secteur public, se trouve dans la majeure partie des cas dans une situation professionnelle différente.

Il ne semble pas être confronté avec la même intensité aux enjeux productifs que l’individu du secteur marchand peut vivre. Il peut paraitre alors recevable de le considérer  comme un « spectateur » du conflit ouvrier qui se produit, et dont il semble être bien éloigné.

C’est dans cette différence du rapport vécu ou distant à l’environnement marchand et sa réalité économique, que peuvent s’expliquer les variations du poids économique, social ou  culturel. Celles-ci  exprimant des motivations plus ou moins utilitaristes chez l’électeur.

Le facteur économique (particulièrement la revendication salariale) éloigne alors du Parti Socialiste pour rapprocher l’individu des partis les plus extrêmes. Quand ce n’est pas vers le Front de Gauche (Voir tableau page 39), il est possible d’imaginer que ce soit vers le Front national que s’exprime  cette adhésion.

il faut  toutefois noter une différence qui renvoie au concept des valeurs (en référence à la culture), celle ci  étant dans le cas d’espèce relative à la préférence nationale, que l’électeur du Front de Gauche rejette et que celui du Front National semble soutenir. Pour en juger, ou bien  pour y trouver un élément d’appréciation possible, il faut se référer au déroulement  de la campagne électorale de 2012, particulièrement dans sa phase finale. Ayant commencé sur « un référendum  sur l’argent», elle  se concluait sur celui de  l’immigration. En dehors de la tension que le discours suscite, le champ des valeurs témoigne  de  la culture comme déterminant probable de l’orientation politique aujourd’hui.

Du  sujet social au sujet culturel

C’est de la sorte que l’on peut juger du poids culturel dominant les attentes des individus. Cette sensibilité ne laisse pas absente les motivations économiques ou sociales (Voir tableau 8 page 37). L’expression  culturelle de la motivation politique   est à situer au regard de l’érosion de  l’antagonisme historique de classe, même s’il peut réapparaître épisodiquement dans l’actualité sociale et comme  derniers éclats avant son extinction. Il faut en effet saisir les conflits sociaux  récents au regard  des oppositions qui se situent  hors de l’entreprise et qui dépassent le seul cadre national. Les confrontations s’éloignent des questions économiques pour replacer la dispute commune[5]  dans le champ  culturel. Cette expression est commune à  l’ensemble des individus. Elle semble trouver l’une de ses sources au regard de la mondialisation compétitive, qualifiée de fatale ou dangereuse selon le discours.

La mondialisation, de la même manière que  la construction européenne, ne fait pas l’objet de critiques en référence au seul thème économique. Les observations, les  craintes et les appréhensions qu’alimente la mondialisation ou l’Europe existent aussi pour des raisons  culturelles (voir tableau 7 page 34). Il est possible d’expliquer une telle situation en considérant la position de l’individu, plongé dans un espace national élargi aux rapports économiques, sociaux et culturels mondiaux.

Le sujet social  qu’il était, inscrit dans un cadre économique et national se laisse submerger par un sujet culturel qui  attend de la mondialisation un  modèle qui sorte de la seule logique « marchande ». Le sujet culturel est par ailleurs enclin à des attentes d’ordre écologique lorsqu’il soutient les politiques de gestion durable  des ressources  de toutes natures (économique, humaine et environnementale) et qu’il souhaiterait voir imposées dans les échanges mondiaux et aux acteurs peu soucieux de l’équilibre social, économique, écologique et culturel.

Cet ensemble d’attentes et de nouvelles contraintes est à mettre en perspective de ce Bronislaw Malinowski cite au sujet d’un nouveau  niveau de vie [6]et que l’on peut traduire par mode de vie, imposé par l’appréciation du monde d’un point de vue échappant à la logique économique:

« Il se crée donc ce que l’on pourrait appeler très généralement un nouveau niveau de vie, qui dépend du niveau culturel de la communauté, du milieu, et du rendement utile du groupe. Un niveau de vie culturel, toutefois,  implique que de nouveaux besoins se font jour, et que de nouveaux impératifs ou de nouveaux déterminants s’imposent à la conduite humaine »

 Il n’est pas certain que cette volonté de recréer le paradis perdu ne l’emporte sur l’aménagement du purgatoire[7] tant l’économie obéit à un cycle alternant entre une croissance incertaine et des dépressions plus fatales.

Les politiques nationales sont appréciées dans une intégration mondiale qui leur laisse en effet peu d’amplitude sur les actions économiques et sociales. Ces dernières sont appréciées à travers  une adaptation  de programmes établis à l’étage supérieur de l’organisation mondiale  échappant à la souveraineté du peuple et qui interrogent sur les fondements démocratiques.

La contrainte extérieure d’un côté et la poussée culturelle intérieure peuvent par ailleurs laisser penser à une action politique nationale exclusivement engagée dans la gestion culturelle de la société. Cette éventualité peut  alors interroger  à son tour sur l’identité des  gagnants et sur celle des perdants  dans le recul du poids économique sur les sociétés. Cette situation  imposerait alors une redéfinition ou une requalification de la  justice telle qu’elle a pu exister jusqu’à présent.


[1] Le faible taux du vote ouvrier pour le  parti socialiste avec une réorientation de celui-ci vers les partis de Droite et particulièrement pour le Front National le montrent (voir en annexe les résultats de l’enquête IFOP à la page 98).

[2] Je tiens compte ici des observations faites sur la population étudiée et parallèlement aux résultats de l’élection présidentielle du premier tour (voir annexe page 98). Ce résultat est représentatif des convictions politique des électeurs bien plus que les résultats du second tour,  où l’offre politique plus réduite ne témoigne pas de la véritable sensibilité politique de l’électeur.

[3] L’enjeu est (aujourd’hui comme hier) la répartition des richesses produites.

[4] Op. cit.

[5] Op. cit.

[6] Malinowski Bronislaw, une théorie scientifique de la culture, Paris, seuil, 1968, p. 36

[7] Morin Edgar, Introduction à une politique de l’homme, Paris, Seuil, 1965

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